Elton John -ou comment j'ai rencontré le Magicien d'Oz sur sa Yellow Brick Road...

En 1972, j’ai rencontré la musique d’Elton John.
Je suis tombé instantanément amoureux de cette musique.

Les albums d’Elton John des Seventies, de Empty Sky, première pierre de cette Yellow Brick Road mythique pavées d’albums éblouissants, parmi lesquels figurent d’authentiques chefs-d’œuvre comme Elton John (surnommé le  « Black Album » en raison de sa pochette), Tumbleweed Connection, Madman Across The Water, Honky Château, Don’t Shoot Me I’m Only The Piano Player, Goodbye Yellow Brick Road, Captain Fantastic & The Brown Dirt Cow-Boy, et Blue Moves , ont orchestré toute ma fin d’adolescence et m’ont conduit, entre mes quinze et vingt ans, à créer tout un ensemble d’œuvres inspirées par ce que je percevais de l’artiste et ce que j’adorais en lui : sa voix, son jeu de piano, son talent de compositeur à nul autre pareil, son extraordinaire sensibilité et sa personnalité si attachante, et bien sûr sa créativité poussée à l’extrême, sublimée par cette excentricité tellement propre aux Britanniques –des légendaires tenues de scène plus extravagantes les unes que les autres au « way of life » affranchi de toutes les normes, certificats de bonnes mœurs et autres rivets et boulons que les Seventies se chargèrent de dynamiter en décorsetant la société -ce qu’à l’époque je ne pouvais qu’applaudir, d’une part parce que je découvrais, à travers l’exemple d’artistes comme Elton John, que ce que je me savais être profondément n’était définitivement pas un cas unique, infâmant et isolé, et d’autre part parce que j’étais un ado, donc forcément un jeune abruti idéaliste et radical en rupture systématique avec les règles et tabous des générations précédentes, comme tout ado qui se respecte –enfin, les ados étaient comme ça dans les années 70, en tout cas.

J’ai tellement aimé la musique d’Elton John que j’ai peint beaucoup de choses autour de sa personne, entre 1972 et 1976, à chaque moment où je pouvais le faire, en gros dès que je ne dormais pas ou que mes devoirs scolaires m’en laissaient l’occasion. C’est dire.

J’ai eu la chance extraordinaire de le rencontrer en décembre 1973, après qu’un ensemble de mes gouaches lui ait été présenté.  Voici comme la chose se produisit.

Étant au préalable parvenu à localiser la propriété d’Elton John via des recherches assidues dans la presse musicale britannique, j’avais pu effectuer quelques mois après un repérage des alentours de la maison du chanteur (qui avait duré plusieurs jours, ne possédant que le nom de la localité où se situait la demeure), durant l'été 73.

Six mois plus tard, passant les vacances de Noël avec mes amis de Nice Pierre et Isabelle chez les Matusiak, une famille anglaise amie qui résidait à Derby, et ayant emporté toutes mes peintures avec moi, j’avais une semaine avant Noël pris le train pour Londres et j’étais retourné sur place dans cette banlieue chic de la capitale anglaise.  

Et une fois devant le portail (je ne m'étais pas trompé, c’était forcément là, plusieurs voitures de luxe dont une Rolls étaient garées dans la cour…), mort de peur, je n’avais osé sonner ; j’étais resté pétrifié, durant des heures par cet après-midi gris, froid et brumeux, attendant, gelé jusqu’aux os, dans l’espoir que quelqu’un finisse éventuellement par sortir ou entrer.

Un véhicule finalement s’était présenté, et le visiteur, intrigué par ce tout jeune homme qui portait un volumineux rouleau dans les bras et qui semblait presque tenter de se cacher derrière, m’avait demandé ce que je faisais là. J’avais répondu, rougissant et bafouillant, que j’étais un Français qui voulait montrer ses dessins à Elton John. L’homme (qui s’avéra être Tony King, une personnalité du Music-Business anglais, plus tard Creative Director de RCA aux Etats-Unis et publiciste des Rolling Stones, et grand ami d’Elton John) avait souri devant l’incongruité de la situation et m’avait demandé à en voir quelques uns, que j’avais sorti de leur rouleau. Tony King avait dû me prendre en pitié, car très gentiment il m’avait proposé de prendre la totalité du rouleau en me promettant qu’il montrerait son contenu à Elton John, en me demandant mon numéro de téléphone à Derby, au cas où.

Tony King tint parole, et encore aujourd’hui j’ai une pensée très affectueuse et reconnaissante pour cet homme car sans lui, rien de ce qui advint ensuite ne se serait produit. Le téléphone sonna quelques jours plus tard à Derby, et je fus invité à me rendre chez Elton John pour le rencontrer car il tenait à me remercier pour mes dessins. C’est ainsi que je fis la connaissance d’Elton John le 31 décembre 1973, où nous restâmes à deviser dans son salon pendant une vingtaine de minutes (au-delà aurait été un exploit car la conversation fut tout de même très limitée, Elton John étant certes d’emblée quelqu’un de très sympathique et attentionné, mais particulièrement timide et réservé, et moi étant au bord de l’apoplexie et handicapé de surcroît par un anglais plus qu’approximatif à l’époque…).

À l’issue de cette visite, Elton John me gratifia d’un exemplaire dédicacé de Goodbye Yellow Brick Road, son double-album mythique qui venait juste de sortir en octobre, et qui traînait sur la table basse de son salon.  Mais, oui, les rêves peuvent parfois devenir réalité, la preuve.

Au cours de l’hiver 1974, Elton John me fit savoir via son management qu’il avait décidé d’utiliser une sélection de ces travaux pour le matériel de sa tournée US et UK 1974, planifiée pour débuter durant l’été 74 en septembre, et sillonner tout les États-Unis, pour se terminer au Royaume-Uni en décembre.

Il me fut demandé de créer en sus des œuvres retenues, une peinture pour le poster et les T-shirts de la tournée. Au printemps 1974, j’apportais donc la gouache The Fantastic Elton John Band au management d’Elton John dans les bureaux de Rocket Records d’Audley Street à Londres...
…tremblant à l’idée que ce que j’avais créé puisse ne pas plaire à Elton John, ne serait-ce qu’en raison de son statut de méga-hyper-super star internationale (excepté en France ! …), statut qui pouvait représenter un handicap par rapport à un certain type de représentation disons… plutôt irrévérencieuse.
Mais ce ne fut pas le cas, il faut croire qu’Elton John aima ce que j’avais produit, puisque quelques mois plus tard, je reçus l’ensemble des matériels imprimés, tour-book, poster, et t-shirt  utilisant mes peintures.

Le management utilisa également certaines peintures pour d’autres usages (l’une entre autres pour des publicités-magazine dans Billboard, ainsi que pour la pochette du single The Bitch Is Back (Album Caribou, juin 1974, édition pour le Portugal,) l’autre pour le carton d'invitation d'une gigantesque party à Los Angeles offerte pour célébrer le succès des concerts donnés à Los Angeles en 74.

Un petit miracle, donc.

Je n’en suis toujours pas revenu, même aujourd’hui : car le moins que l’on puisse dire est que ces peintures ne montraient pas toujours Elton John sous un angle particulièrement flatteur, et les membres de son groupe encore moins !...  Mais c’est bien là ce qui a toujours caractérisé Elton John, au delà de son génie musical : son extraordinaire sens de l’humour, et sa capacité à distinguer la bienveillance et la tendresse sous la drôlerie de la caricature.

Dans les années qui suivirent, je revis Elton John à quelques reprises à Paris ou à Londres, notamment à l’occasion d’une session de portraits qu’il m’autorisa à faire de lui en 1977, faisant preuve une fois de plus d’une extraordinaire générosité vis à vis d’un simple « school boy » français qui devait produire une série de portraits dans le cadre de ses études d’arts plastiques…

J’avais choisi Elton John comme sujet de ces portraits. Elton John avait choisi de me dire oui, fait extraordinaire quand on mesure rétrospectivement les obligations et les activités délirantes aux quatre coins de la planète d’un artiste qui à l’époque avait largement surpassé en notoriété et en nombre de disques vendus le palmarès des Beatles…
Lorsque mes photos furent présentées à l’école, ma déception fut grande néanmoins: personne ne reconnut Elton John, et personne ne voulut croire que je le connaissais et qu’il s’agissait bien de lui… En effet, l’homme ne portait pas de lunettes sur les photos…
De fait, à partir du milieu des années 70, Elton John s’était essayé aux lentilles de contact, ceci expliquant cela.
Son image publique étant tellement liée à sa fameuse collection de lunettes, les élèves et professeurs n’avaient pu identifier dans ce presque trentenaire souriant au look très « normal » la star à binocles fuschia aux cheveux orange et bleu turquoise, perchée sur des « plateform boots » argentées de quinze centimètres…

Ces publications représentèrent, avec ma rencontre personnelle avec Elton John, un des moments les plus exaltants de ma vie. Et c’est certainement cette rencontre avec Elton John qui détermina dans ma tête la volonté de tenter, par la suite, d’approcher des artistes comme Joni Mitchell, David Bowie et Véronique Sanson.

J’ai beaucoup dit, notamment dans la partie de ces travaux de jeunesse consacrés à Joni Mitchell, à quel point c’était ma rencontre avec elle et l’ensemble des œuvres réalisées d’après la musique et les poèmes de la compositrice canadienne qui avaient été déterminants pour mon devenir de peintre. Et c’est vrai.

Mais c’est certainement ma rencontre avec Elton John qui m’a fait comprendre qu’avant ce peintre en devenir, il y avait tout simplement un jeune homme en qui sommeillait un être différent pour qui art et création allaient devenir les socles primordiaux de son existence. Je lui dois cela, tout simplement. En plus, bien sûr, du simple plaisir d’écouter sa musique en boucle, depuis quarante ans ; une œuvre immense, d’une créativité artistique et d’un foisonnement jamais taris, dont le temps qui passe nous fait prendre davantage la mesure de son excellence chaque jour, et qui demeure pour moi une source d’émotions toujours renouvelées. Et intactes, comme au premiers jours d’écoute des vinyls de Madman Across The Water et de Blue Moves –entre autres.

 

En 2004, j’offris à Elton John, en contribution à sa fondation de lutte contre le sida EJAF (Elton John Aids Foundation) la peinture The Boy In The Red Shoes, inspirée par la composition The Ballad of the Boy In The Red Shoes,une chanson aussi magnifique que poignante qui abordait ce thème douloureux et qui figurait sur l’album Songs From The West Coast. Je fis ce don pour participer à ma manière et dans mes moyens à la lutte contre les ravages de cette maladie, dans la mesure où les profits générés par une vente éventuelle de l’œuvre bénéficieraient à la Fondation.

 

The Boy In The Red Shoes fut la dernière œuvre à mon actif inspirée par Elton John.

En ce qui concerne la production de la première partie des années 70, la presque totalité de ces gouaches a disparu, peut-être conservées mais oubliées par ceux qui en avaient été les destinataires.

Peut-être Elton John lui-même en a-t-il encore quelques unes au fond d’un carton poussiéreux dans un grenier au dernier étage de sa propriété de Windsor !... De fait, je n’ai aucune idée d’où ces originaux peuvent bien être, et s’ils existent seulement encore.
Je n'en ai retrouvé moi-même qu'un tout petit nombre, ce qui m’a permis de faire quelques reproductions décentes pour ce site (voir galerie Œuvres).

Il ne reste de ces travaux perdus que les négatifs de petites photos prises avant d’envoyer les originaux à Londres ou aux Etats-Unis avec mon instamatic Kodak de l’époque, afin d’en conserver une trace. Une trace de mauvaise qualité, floue, aux couleurs passées.

J’en ai inclus quelques unes dans cette page, ci-dessous. Pour les trois-quarts d’entre elles, je les ai redécouvertes, ne me souvenant plus les avoir peintes…

 

Ainsi se termine mon histoire avec Elton John.

Mais une pareille histoire se termine-t-elle vraiment un jour, dans la mesure où au cours de ces quarante années, à chaque fois où j’ai glissé un des trente deux albums studio de ce compositeur, pianiste et chanteur sans équivalent dans mon lecteur CD, immédiatement son sourire, son regard, sa sensibilité, son talent et sa voix uniques ont été là, évidents, présents, et totalement émouvants, comme en ce premier jour de la fin 71 où je posais sur ma platine le premier disque d’Elton John qu’il m’ait été donné de connaître, le vinyl de Madman Across The Water.

Aujourd’hui, je regarde en arrière et je contemple le sillage de l’Homme Fou à travers les flots, les tempêtes traversées, et les eaux heureusement plus calmes parfois naviguées.

Et, comme le chante Elton John dans le magnifique Someone’s Final Song (de l’album Blue Moves, sur les paroles du grand Bernie Taupin, partenaire d’Elton John depuis leurs débuts) :

But if I had my life again
I wouldn't change a thing
I'd let nobody, I'd let nobody
Stand inside my shoes.

Et si je pouvais aujourd’hui refaire ma vie,
Je ne changerais rien,
Et ne laisserais personne, vraiment personne
La revivre à ma place.

Non.
Vraiment personne.

 

Empty Sky
1969
Elton John
1970
Tumbleweed Connection
1970
Madman Across
The Water – 1971
Goodbye Yellow Brick Road - 1973
Honky Château
1972
Don’t Shoot Me I’m Only
The Piano Player – 1973
La famille Matusiak à Derby avec mon ami Pierre (à droite) et mon amie Isabelle
(photo à gauche) - Jacques Benoit

La demeure d’Elton John-

"À la recherche de la Cité d’Émeraude,
avec mes amis Hélène et Pierre, les Aventuriers du Manoir Perdu…" - Été 1973

Magazine "Salut les Copains" - 1973
Le salon de la demeure d'Elton John en 1973.
(Documentaire "Me, Myself & I" de Brian Forbes)
Caribou
1974
Captain Fantastic
& The Brown Dirt
Cow Boy - 1975
Rock Of The Westies
1975
Blue Moves
1976
A Single
Man
1978
Twenty
One
at
Thirty
Three
1980
The Fox
1981
Ice On Fire
1985
Sleeping With The Past
1989
Reg Strikes Back
1988
Breaking Hearts
1984
Jump Up
1982
The One
1992
Leather Jackets
1986
Too Low For Zero
1983
Wonderful Crazy Night
2016
The Union
(With Leon Russell)
2010
The Big Picture
1997
Songs From The West
Coast
2001
The Diving Board
2013
The Captain And The Kid
2006
Made In England
1995
Peachtree Road
2004
Une sélection de quelques unes des photos prises lors de la session du 12 décembre 1977 à Londres - Jacques Benoit
Avril 2016

Welcome Back Bitch!
1974 US Tour
(Photo Emerson/Lowe – Publication
Elton John. Five Years of Fun)

Record World Magazine
January 31, 1976

Invitation MCA - 6 octobre 1974
Dans cette liste des chefs-d’œuvre des années 70, je n’ai volontairement pas inclus "Caribou" (1974) et "Rock Of The Westies" (1975). Ce sont pourtant d’excellents albums, chacun avec son lot de morceaux époustouflants: "Caribou" offre la (probablement) plus grandiose et profonde composition du duo John/Taupin, Ticking, et bien sûr l’incontournable Don’t Let The Sun Go Down On Me. Quand à "Rock Of The Westies", il ne démérite pas avec les compositions Grow Some Funk Of You Own et I Feel Like A Bullet (In The Gun Of Robert Ford), toutes deux superbes. Mais, simplement, ce sont deux albums "intermédiaires", chacun d’entre eux ayant été enregistrés avant et après d’authentiques chefs-d’œuvre, et donc dans leur ensemble ne possèdent pas l'aura d’un "Goodbye Yellow Brick Road", d’un "Captain Fantastic" ou d’un "Blue Moves".
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Critique
de "Blue Moves"
par Mick Brown
pour « Sounds"
23 octobre 1976