par Jacques Benoit
BIRDLAND

 

 

 

 

De même, les paroles de Privilege (Set Me Free) dans Easter (1978):

The Lord is my shepherd, I shall not want, He maketh me to lie down In green pastures He leadeth me beside the still waters He restoreth my soul He leadeth me through the path of righteousness for His name’s sake – Le Seigneur est mon berger, Je ne manquerai de rien, Il me fait m’allonger dans les verts pâturages, Il me conduit vers les eaux calme, Il soigne mon âme, Il me guide sur la voie de la droiture, À cause de son Nom, Oui, tandis que je traverse la vallée de l’ombre de la mort, Je ne craindrai rien, puisqu’il est avec moi.

Ou encore la composition Ain’t It Strange dans le Radio Ethiopia de 1976 : Do you go to the temple tonight? Oh no, I don’t think so. Do you not go to the palace of answers with me Marie? Oh no, I don’t think so – Te rends-tu au temple ce soir ? Oh non, je ne pense pas. Ne vas-tu point te rendre au palais des réponses avec moi Marie ? Oh non, je ne crois pas.

Sa course à travers les champs, sur son chemin de vie en quête de son père, l’amène à l’âge d’homme, montant aux cieux pour retrouver la Figure Tutélaire revenue à la vie, dans le “film” qu’est devenu Birdland à travers ces peintures.

I am helium raven and this movie is mine
Je suis corbeau d’helium et ce film m’appartient.

Patti Smith
Birdland

Avec ce vers de Birdland, Patti Smith fait allusion, semble-t-il, à certains passages de A Book of Dreams (le "movie" dont parle Reich dans son livre, en l’occurrence, est un cartoon, mais on peut aussi se référer par extension au film que le cinéaste Dušan Makavejev tourna sur Wilhelm Reich en 1971).
Ce vers également a été déterminant dans ma démarche associative entre l’œuvre de Hitchcock et celle de Patti Smith.

This movie is mine.
Le cinéma rejoignait ainsi la musique, et ensemble ils rejoignaient la peinture.

Dans la peinture finale We like Birdland, j’ai volontairement évité de représenter le grand vaisseau spatial noir évoqué par Patti Smith. J’ai estimé que l’esthétique Roswell traditionnellement prêtée aux soucoupes volantes (engins qui me fascinent au demeurant, possédant pléthore d’ouvrages et de films consacrés aux ovnis), ne correspondait pas aux ambiances si particulières de sa création. Je tenais aussi à éviter l’écueil d’une représentation des petits hommes gris (les “Grays” de la mythologie ufologique) et d’œufs-au-plat métalliques volants, fussent-ils noirs et gigantesques.

Je me suis alors souvenu de l’unique représentation des extra-terrestres que Stanley Kubrick ait proposé dans son chef-d’œuvre 2001 L’Odyssée de L’Espace (2001 A Space Odyssey). Kubrick avait opté pour une incarnation symbolique : sept mystérieux cristaux tétraédriques...

Comme Patti Smith le confiait au magazine Rolling Stone en 2014 : J’ai abandonné les religions organisées à l’âge de 12 ou 13 ans, parce que j’avais été élevée en tant que Témoin de Jehovah. La Bible est pour moi un constituant fondamental, je l’ai beaucoup étudiée lorsque j’étais jeune et je continue encore maintenant, certes en esprit d’indépendance par rapport aux religions, mais oui, je continue à me pencher sur elle.

Ainsi, lorsque Patti Smith improvise Birdland dans le studio new yorkais Electric Lady Land de Hendrix, elle semble psalmodier l’Ascension d’un Christ cosmique vers le vaisseau extra-terrestre noir que croit avoir vu Peter Reich:

The son, the sign, the cross - Le fils, le signe, la croix (Birdland).

Une métaphore qui a marqué comme une épiphanie la gestation des peintures de Birdland.

La seconde tient à la figure charismatique de Wilhelm Reich.
La symbolique du père absent parce que mort m’est apparu fondamentale, Peter Reich et Mitch Brenner ayant chacun perdu leur père, à une époque où nos sociétés s’étaient débarrassées du Père fondateur en proclamant la mort de Dieu.

J’ai ainsi réalisé que The Birds (1963) était né au cœur de l’Époque moderne triomphante, avant que les crises pétrolières nées au milieu des années 70 ne sonnent la fin de la récréation.
Cette époque d’optimisme naïf et de rationalité conquérante, inaugurée entre autres par Nietzsche, enivrée par ses avancées scientifiques qui devaient la mener sur la Lune, avait décrété qu’elle n’avait plus besoin de Dieu, et dès lors s’interrogeait sur sa mort avec la célèbre couverture du magazine new yorkais Time du 8 avril 1966 (Is God dead ? - Dieu est-il mort ?).

Constatant quelques années après que le cadavre frémissait encore, Time avait proposé une réponse, en forme d’interrogation là encore, dans l’édition du 26 décembre 1969 (Is God coming back to life? - Dieu est-il en train de revenir à la vie?).

Les tumultueuses années 70 apportèrent la réponse.
Ces années de grand chambardement des valeurs et des traditions, début de la désintégration de l’Espérance moderne, signèrent paradoxalement le retour en force du religieux.
Avec notamment l’avènement du totalitarisme théocratique islamique en Iran. Années 70 qui verraient éclore la carrière d’une certaine Patti Smith avec la parution de Horses en 1975. On a vu en Patti Smith un précurseur du Punk Rock, à juste titre. La poétesse new yorkaise a aussi inventé le Bible Rock, aurait-on pu ajouter...

Le puzzle enfin rassemblé, il ne restait plus au petit Peter Reich qu’à courir vers son père sous les étoiles dans les champs bleutés par la nuit. Il m’a paru opportun, dans ma construction de miroirs et de correspondances entre Birdland et The Birds, que le petit garçon dont parle Patti Smith, Peter Reich, passe le relais dans mes toiles à un autre orphelin, le Mitch Brenner de The Birds.